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Disques > Les Boréades > Super Flumina Babylonis
Les éloges de la critique pour Super Flumina BabylonisA la cohérence profonde de ce programme s’ajoute la remarquable performance
des voix (d’un naturel prodigieux) et instruments des Boréades qui, sous la
direction d’Hervé Niquet, parviennent à nous immerger totalement dans cette
piété à laquelle les femmes de ce temps donnèrent éclat et profondeur. (Recommandé
par Répertoire) Ce disque nous permet de découvrir un groupe très homogène de six voix féminines,
accompagnées par des instrumentistes de talent. Guillaume Gabriel Nivers Les Boréades «La dévotion a haute et joyeuse mine; elle rend le mariage plus bénin, les relations
civiles plus courtoises, la vie plus distinguée. Elle est la fleur de
l’honnêteté.» Afin sans doute de panser les plaies de toutes sortes causées par plusieurs décennies de guerres de religion, et substituant aux combats sanglants l’exemple de la piété ainsi que les joutes oratoires et les polémiques écrites, le XVIIe siècle français est traversé de bout en bout par les forts courants d’une profonde ferveur, voire d’un certain mysticisme, et ses pratiques de dévotion montrent les marques d’un intense renouvellement spirituel. Proposé par le concile de Trente et lancé par les écrits de Pierre de Bérulle, futur cardinal, ce renouveau voit la création d’un vaste milieu dévot, tant laïc que religieux, et l’éclosion de très nombreuses vocations. Qu’il suffise d’évoquer la figure de Madame Acarie, grande mystique amie de Bérulle et de François de Sales — qui avait pour elle un «respect infini» —, et chez qui on traduit Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, ou celle de Marguerite-Marie Alacoque, religieuse visitandine qui, à la suite d’apparitions de Jésus, proposera un culte particulier au Sacré-Cœur. La perfection chrétienne, cependant, qui vise par divers exercices le renoncement à soi, ne doit pas se vivre uniquement dans les extases ou les manifestations de la pénitence, mais aussi imprégner, dans l’amour de Dieu, les actions de tous les jours et se mêler aux vertus que sont la douceur, la cordialité, l’amitié et la paix; il s’agit, comme le dit Aldous Huxley, de «montrer comment la vie quotidienne active peut favoriser la contemplation, et comment l’esprit de contemplation peut animer et transformer la vie active.» Ce renouvellement touche au premier chef les ordres religieux, tant les contemplatifs que ceux travaillant dans le monde; les anciennes congrégations sont réformées, comme la Trappe par l’abbé de Rancé ou l’abbaye de Port-Royal des Champs par l’abbé de Saint-Cyran, de nouvelles sont établies, comme les Filles de la Charité par Vincent de Paul, ou l’ordre de Saint-Sulpice par Jean-Jacques Olier. Fait remarquable, les nouvelles communautés féminines s’épanouissent nombreuses et elles ne sont plus dorénavant subordonnées aux ordres masculins; ainsi, comme le constate Jean Quéniart, «la fin des guerres donne désormais une visibilité particulière aux femmes, que la lutte armée avait laissées en arrière-plan.» C’est François de Sales qui, avec Jeanne de Chantal, noble dame restée veuve à 28 ans et déjà mère de quatre enfants — elle sera la grand-mère de Madame de Sévigné —, fonde en 1610 à Annecy l’ordre de la Visitation Sainte-Marie. Destinée au départ aux œuvres de miséricorde et plus particulièrement aux soins à domicile, la congrégation devient quelques années plus tard, à la demande de l’archevêque de Lyon, un ordre monastique avec mise en clôture. Obéissant à la règle de saint Augustin, les religieuses prononcent des vœux solennels — François de Sales leur dédiera en 1629 ses Entretiens spirituels —, mais l’ordre est à la fois contemplatif et actif, car il aura charge d’administrer des pensionnats de jeunes filles. Centres de diffusion de la pensée de leur fondateur, les couvents de Visitandines se multiplient rapidement dans le royaume et, après 1660, on en compte également dans les Pays-Bas espagnols, en Italie, en Allemagne et en Pologne. La réputation et l’estime dont jouissent ces institutions amènent la haute société et les grands esprits religieux du temps à fréquenter assidûment leurs parloirs. Jusqu’à sa mort en 1641, Jeanne de Chantal déploiera une infatigable activité de fondatrice et d’organisatrice. Après Lyon, Bourges et Dijon, elle établit en 1619 le premier monastère de Visitandines à Paris, et la capitale comptera quatre de leurs institutions à la fin du siècle. Financée par le commandeur Brulart de Sillery, la chapelle de ce premier et plus important couvent parisien, terminée en 1634, est, avec sa coupole, la première œuvre marquante de François Mansart. Concédée au culte calviniste en 1802 et connue aujourd’hui sous le nom de temple Sainte-Marie, la petite église se trouve au 17 de la rue Saint-Antoine. Dans les plus importants couvents de Paris et suivant les préceptes de la Contre-Réforme, les religieuses cultivent la musique comme un outil de dévotion essentiel aux cérémonies, l’estimant propre à favoriser la perfection chrétienne par l’exercice des sens. Et le sieur Du Buisson rapporte en 1641 avoir entendu à l’abbaye de Montmartre «une musique aussi excellente que celle du roi.» Les Visitandines ne font pas exception : devant un public fervent, les moniales, parfois accompagnées de quelques instruments, se font entendre lors des fêtes importantes dans les œuvres des meilleurs musiciens, messes chorales et petits motets pour voix solistes, ceux-ci composés en grand nombre durant le siècle pour l’usage des couvents de la Capitale et de la province. Les éditeurs Ballard ont imprimé à Paris très avant dans le XVIIe siècle des messes dans le style polyphonique ancien, proche de Palestrina, et qui n’employaient pas la basse continue — cette partie était parfois publiée séparément —, comme celles retrouvées à Québec d’Henri Frémart, d’Artus Auxcousteaux et de Valentin de Bournonville. Peut-être avec une intention pédagogique, elles sont destinées aux diverses paroisses du royaume pouvant disposer d’un chœur, même modeste. Dans les couvents féminins, puisque les partitions originales prévoient des parties de ténor et de basse, celles-ci «sont redistribuées entre les voix de femmes et les instruments de dessus, ce qui crée un spectre sonore particulier et caractérisant la musique monastique féminine», comme l’explique Hervé Niquet. L’œuvre principale de notre disque est la Messe Super flumina Babylonis à six voix de François Cosset. Né en Picardie vers 1610, Cosset travaille d’abord à Saint-Quentin et à Laon, puis il est directeur de la musique à Notre-Dame de Reims. Sans quitter, semble-t-il, cette fonction, il occupe un poste similaire à Notre-Dame de Paris, succédant à Jean Veillot en 1643. Cependant, à la suite de critiques de la reine Anne d’Autriche au sujet de deux mauvaises exécutions d’un Te Deum en 1646, il regagne Reims, comme l’indique un acte notarié daté de 1650, mais on perd sa trace une quinzaine d’années plus tard. On doit à Cosset huit messes à 4, 5 et 6 voix sorties à partir de 1649 des presses de Robert III Ballard; la dernière paraîtra à titre posthume en 1673, sous le titre de Missa sex vocum super flumina Babylonis. Peu de ces messes polyphoniques ont été publiées après cette date et la Missa pro defunctis à cinq voix de Pierre Bouteiller est demeurée manuscrite. On ne sait pas grand chose au sujet de ce compositeur : né aux alentours de 1655, il est d’abord maître de chapelle à Troyes, puis on le retrouve à Paris comme «joueur de viole et autres instruments de musique.» Il n’a laissé, conservés par Sébastien de Brossard, que treize petits motets et la messe de requiem sus-mentionnée. L’écriture polyphonique traditionnelle, sobre et parfois austère, de la messe de Cosset comme de celle de Bouteiller, offre un beau contraste tant avec le plain-chant qu’avec les inflexions séduisantes et parfois teintées d’italianismes des petits motets des musiciens français du temps. Pour le distinguer du grand motet, composition pour solistes, chœur et orchestre, on nommait «petit motet» une œuvre de dimensions modestes prévue pour une, deux ou trois voix avec la basse continue et parfois un instrument concertant, une flûte ou un violon. On pouvait cependant en adapter l’exécution aux circonstances, comme l’indique Clérambault dans l’Avertissement d’une de ses publications : «[Les motets] ne sont tous qu’à deux voix, on peut même les chanter à voix seule; s’il ne se trouve que deux personnes, on les chantera à deux voix, s’il s’en trouve quatre, six ou davantage on les chantera en chœur, autant de premiers dessus d’un côté que de bas-dessus de l’autre, avec l’accompagnement de l’orgue.» Dans les couvents de femmes, les petits motets sont souvent ainsi «chantés en "chapelle", c’est-à-dire avec toutes les moniales à l’unisson, et le son produit par ce "solo en tutti" est un son typiquement français», pour reprendre les termes d’Hervé Niquet. Né près de Carcassonne en 1599, Étienne Moulinié est d’abord chantre à l’église Saint-Just à Narbonne, puis il rejoint à Paris son frère Antoine, qui lui obtient un poste dans les institutions royales. À partir de 1627, et jusqu’à la mort du prince en 1660, il est maître de musique de Gaston d’Orléans, frère du roi. On lui doit une dizaine de livres d’airs de cour et, s’il n’a pas écrit de petits motets — forme qui fera son apparition une génération après la sienne —, il accommodera ce genre intime à la piété domestique — on peut y voir l’influence des usages protestants — dans ses Mélanges de sujets chrétiens de 2 à 5 parties… avec la basse continue publiés en 1658. Guillaume Gabriel Nivers, né à Paris en 1632, figure parmi les plus importants organistes du Grand Siècle — homme très pieux, c’est lui qui a ajouté Gabriel à son prénom, pour marquer sa dévotion au mystère de l’Incarnation. De 1678 à 1708, il tient l’orgue de la Chapelle royale, en plus de celui de Saint-Sulpice à Paris; en 1686, il est organiste et maître de chant à la Maison royale de Saint-Cyr. Chargé par Louis XIV de réformer le plain-chant, il a également composé deux livres de petits motets; le premier, publié en 1689, est destiné aux couvents de religieuses et le second, trois ans plus tard, «à l’usage des Dames de Saint-Louis à Saint-Cyr». Né en 1676, Nicolas Clérambault, parisien lui aussi, a travaillé pour quelques congrégations : après avoir été organiste des Jacobins de la rue Saint-Jacques, il suit les traces de Nivers à Saint-Sulpice et à Saint-Cyr. C’est pour les offices de cette institution qu’il a composé, et parfois publié, ses petits motets. Ses œuvres instrumentales sont restées manuscrites et la plupart proviennent des collections de Sébastien de Brossard. On est surpris de constater dans la dizaine de petits motets que nous a laissés Jean-Baptiste Lully, eux aussi conservés en manuscrits par Brossard, une inspiration somme toute assez italienne; le défenseur de la musique française y déploie en effet une souplesse délicate que n’aurait pas désavouée Carissimi. Ceux prévus pour trois voix de soprano ont été sans doute composés pour le couvent des Filles de l’Assomption, fondé en 1622, et le O dulcissime Domine était destiné au salut du saint sacrement. Disciple et un temps secrétaire de Lully, Jean-François Lalouette, né en 1651 à Paris, est maître de musique d’abord de la cathédrale de Rouen, puis, en 1695, de Notre-Dame de Versailles; cinq ans plus tard, il occupe la fonction de maître de chœur à Notre-Dame de Paris, succédant à André Campra. On lui doit deux livres de petits motets, publiés en 1726 et 1730. On le voit, le XVIIe siècle français n’est pas rempli que de bruits de guerre et de gloire monarchique. Sous les voûtes et les coupoles de nombreux couvents ont retenti les voix ferventes d’humbles religieuses, figures anonymes de la vitalité et de l’expressivité qui accompagnaient toutes les manifestations de la foi durant ce qui demeure encore aujourd’hui le grand siècle de la spiritualité française. «Mais je vous gronde, ma chère Comtesse, de trouver notre Corbinelli le mystique du
diable. Votre frère en pâme de rire; je le gronde comme vous. Comment, mystique du
diable? un homme qui ne songe qu’à détruire son empire, qui ne cesse
d’avoir commerce avec les ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes
de l’Église! un homme qui ne compte pour rien son chien de corps, qui souffre la
pauvreté chrétiennement (vous direz philosophiquement), qui ne cesse de célébrer les
perfections de l’existence de Dieu, qui ne juge jamais son prochain, qui
l’excuse toujours, qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain,
qui ne cherche point les délices ni les plaisirs, qui est entièrement soumis à la
volonté de Dieu! Et vous appelez cela le mystique du diable! Vous ne sauriez nier que
ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami. Cependant, il y a dans ce mot un air de
plaisanterie qui fait rire d’abord, et qui pourrait surprendre les simples. Mais
je résiste, comme vous voyez, et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de
ma grand-mère, et du bienheureux Jean de La Croix.» — © François Filiatrault, 2001.
Église Saint-Augustin, Saint-Augustin de Mirabel (Québec) 17, 18, 19, 20 décembre 2001 |