La rhétorique de la musique: introdution

La rhétorique de la musique: introdution

L’idée que la musique est un art qui présente des affinités avec l’art de l’éloquence est très répandue au XVIe siècle, elle se fonde sur un constat unanimement partagé : des trois charges qui incombent à l’orateur, instruire (docere), plaire (placere) et émouvoir (movere), la musique en appelle deux d’une manière évidente : elle suscite les affects (adficit), les passions, autrement dit elle émeut (movet), et elle délecte les oreilles et l’esprit (placet, delectat). La relecture des textes des Anciens, qui ont fréquemment souligné les points communs entre les deux arts, nourrit les réflexions des humanistes sur l’éloquence de l’art musical. Le domaine de la rhétorique musicale peut apparaître extrêmement technique et quelque peu ennuyant, notamment pour des non-musiciens, mais l’intérêt de ce domaine d’études tient notamment au fait qu’il n’est pas nécessairement besoin de lire la musique pour en saisir les tenants et les aboutissants, pour en comprendre la force et les enjeux. Mais pour ceux (les musiciens surtout) voulant comprendre et jouer la musique ancienne, c’est un domaine incontournable et fascinant pour peu que l’on veuille si intéresse

Au XVIe siècle donc, le rapprochement entre la musique et l’éloquence s’impose naturellement. Dans certaines circonstances, il conduit même les humanistes à voir dans la musique un art verbeux, équivoque, ambigu, plein de duplicité. En effet, si la musique est éloquente, cela signifie qu’elle présente toutes les nobles ressources de l’éloquence, mais aussi qu’elle en possède tous les prestiges trompeurs, lorsque précisément elle se dégrade en sophisme. Ainsi, la musique est soumise à deux types de jugements de valeur. Parfois, elle est considérée comme un art louable, qui élève l’âme de l’auditeur. Les réformés par exemple soulignent que la musique rapproche l’homme de Dieu son créateur : elle enracine la foi du chrétien, l’aide à mémoriser les leçons de l’Évangile. Le réformé luthérien chante des cantiques, des chorals et des psaumes à la gloire du Créateur, dont certains ont été composés par le père de la Réforme, Luther lui-même. Mais tout au contraire, la musique est parfois considérée comme un poison qui séduit les oreilles par un plaisir purement sensible, qui égare l’auditeur, l’empêche de s’instruire, le tient prisonnier d’une délectation superficielle. La musique possède alors un pouvoir de persuasion diabolique. Dans ce cas, l’idée de l’éloquence musicale ne va plus de soi, car la musique apparaît plus proche du discours fallacieux que de l’art oratoire le plus noble : le musicien joue des passions humaines à sa guise, il séduit l’auditeur et le trouble.

La « musique poétique »

On pourrait considérer que la question de l’éloquence musicale tient essentiellement au statut des passions dans la musique et à ces questions des charges de l’orateur, instruire, émouvoir et délecter. L’orateur musical conduit l’auditeur où il veut, lui fait éprouver de multiples passions, la joie, la colère, l’indignation, la tristesse, la compassion. Mais on ne saurait s’en tenir là. La seconde moitié du XVIe siècle a été le théâtre d’une entreprise nouvelle : le propos ne s’est alors plus limité à ces affinités générales et des théoriciens ont développé une approche de la musique qui empruntait à l’art oratoire ses codes, ses nomenclatures, et ce de manière systématique, jusque dans le plus subtil détail, comme on va le voir. Ce phénomène a été propre à l’Allemagne, en ce sens que ni en Italie, ni plus tard en France ne se développe un système de rhétorique musicale aussi poussé, aussi pointu dans ses formulations. La théorisation pointue et systématique de cette « rhétorique musicale » a été le fait d’humanistes allemands qui écrivaient en latin, qui évoluaient dans des sphères culturelles latines, et notamment dans ces villes universitaires allemandes où le latin est à l’époque la langue usuelle pour échanger, partager et diffuser des idées. On se concentrera ici sur la figure intellectuelle la plus marquante en ce domaine, sur l’homme qui a été le pionnier sur ces questions et qui, de manière remarquable, a proposé un édifice conceptuel pour penser la rhétorique musicale qui n’a jamais été égalé par la suite, du moins en langue latine. Cet homme s’appelle Joachim Burmeister.

Francis Colpron

 

Ce texte est le premier d’une série de quatre portant sur la rhétorique de la musique. Pour lire la suite, cliquez sur le lien suivant:

Francis Colpron
boreades@sympatico.ca

Directeur artistique des Boréades de Montréal.

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