La rhétorique de la musique: Joachin Burmeister

La rhétorique de la musique: Joachin Burmeister

Joachim Burmeister, issu d’une famille relativement modeste, est né à Lunebourg en 1564, et mort dans la ville septentrionale de Rostock en 1629. Il est célèbre aujourd’hui essentiellement pour son traité intitulé Musica poetica, composé en latin et édité à Rostock en 1606. L’expression « musique poétique » désigne à l’époque la musique que l’on compose.

Burmeister fut avant tout professeur, et professeur de langues anciennes. Dans son enfance il a étudié à l’école de Lunebourg, particulièrement réputée pour son enseignement, notamment celui du latin. Lunebourg est connue à l’époque parce que ses enseignants y forment d’excellents esprits qui rejoignent ensuite les grandes villes universitaires humanistes. Elle est aussi connue aujourd’hui parmi les musiciens et amateurs de musique parce qu’aux alentours de 1700 J. S. Bach lui-même y a étudié la musique ainsi que le latin et la rhétorique. Après avoir manifesté des dispositions certaines pour les humanités, Burmeister arrive à l’âge de vingt-deux ans à l’Université de Rostock, pour y étudier à la faculté des arts. L’Université, liée au réseau de la Hanse, est alors florissante.

Sous la direction de multiples brillants esprits et au côté de condisciples qui deviendront à leur tour des figures d’autorité dans l’Université, Burmeister obtient son magistère en arts (maîtrise) et, vite reconnu pour ses qualités de pédagogue et de musicien, il devient professeur à l’école élémentaire locale, puis professeur de langues anciennes dans l’école de la ville, réputée. Au fil de sa vie, Burmeister a donc enseigné à des générations d’élèves les textes et la grammaire latine, les bases (et un peu plus) de la rhétorique, de la poésie latine et de la métrique, ainsi que les bases de la grammaire grecque.

Burmeister, Musica Poetica

Burmeister, Musica Poetica

Les ouvrages de Burmeister ont marqué la naissance de la « rhétorique musicale » à proprement parler. Dans ces textes, le théoricien a élaboré puis constamment remanié une approche de la musique fondée sur une référence continue à l’art oratoire hérité des Anciens. Or la question est tout d’abord de savoir pourquoi et comment Burmeister s’est engagé dans cette entreprise si particulière. Son double intérêt pour les lettres humanistes et la musique y est pour beaucoup. Mais c’est aussi le contexte de Rostock qui a engendré cette entreprise.

En effet, pendant la seconde moitié du XVIe siècle, la ville de Rostock a connu des tensions confessionnelles entre les divers courants luthérien et calviniste et celles-ci ont eu des conséquences sur la pratique musicale dans la ville. Il existait à Rostock un collegium musicum, une « académie de musique » donc, un cercle qui rassemblait les amateurs de musique pour des discussions érudites, mais aussi pour des séances musicales. Or en 1569, les partisans d’un luthéranisme austère réussirent à faire fermer ce collegium musicum, au motif que la jeunesse s’y dévoyait et que les adultes qui le fréquentaient corrompaient cette même jeunesse et se déshonoraient ce faisant. Dès lors, la musique sombre dans le discrédit à Rostock, notamment dans la sphère universitaire, où elle est particulièrement déconsidérée, et parfaitement absente de l’enseignement, sous quelque forme que ce soit. Une telle situation a dû désoler Burmeister et il semble que dans un tel contexte, il ait conçu ses écrits comme une manière de défendre et illustrer l’art musical, en lui redonnant toute sa dignité. Pour ce faire, il a fait le choix de rattacher l’art musical aux arts de la parole les plus nobles, les plus dignes, à l’art de l’éloquence en l’occurrence. À travers ses ouvrages successifs, Burmeister travaille donc à faire entendre aux illustres membres de l’Université de Rostock, de l’academia rostochiensis comme ses membres la désignaient en latin à l’époque, que la musique n’est pas un art vil et lascif. C’est bien à eux qu’il s’adresse dans ses textes, c’est à eux qu’il pense en formulant ses idées dans un latin de très haute tenue, qui n’a rien à voir avec le latin rudimentaire des petits manuels scolaires de l’époque. Burmeister compose à l’intention de ces membres de l’Université une présentation de l’art musical très rigoureuse, érudite, et il la compose dans des termes qui sont aisément compréhensibles pour ces lecteurs choisis : il reprend du vocabulaire rhétorique, avec beaucoup de discernement et de méthode. Ainsi, son discours sur la musique se révèle parfaitement compréhensible pour des hommes qui sont avant tout des latinistes.

Francis Colpron

 

Ce texte est le deuxième d’une série de quatre portant sur la rhétorique de la musique. Pour lire la suite, cliquez sur le lien suivant:

Francis Colpron
boreades@sympatico.ca

Directeur artistique des Boréades de Montréal.

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