Musique de chambre à Sans Souci et à Berlin

Musique de chambre à Sans Souci et à Berlin

Frédéric II de Prusse, ce monarque passionné de musique qui fit construire la Palais de Sans Souci, ne peut être mieux décrit que dans les mots du chevalier Johann Michael Ergefunden. François Filiatrault nous propose quelques extraits d’une lettre écrite à la comtesse Kleinfuss qui nous révèle un Frédéric II flûtiste… qui manque de rythme! Ce texte est publié en préparation au Concert à Sans Souci que présenteront les Boréades de Montréal le jeudi 12 mars à la Salle Bourgie.

Chère et tendre amie, vous m’avez fait promettre, lorsque nous nous sommes quittés il y a déjà trop longtemps, de ne rien vous cacher de mes impressions sur la vie à Berlin, sur la cour du roi Frédéric et surtout sur la musique qu’on y fait et entend. Voilà, je m’exécute, et ma plume court sur le papier pour vous informer de tout.

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Frédéric II arborant son étoile dorée et un chapeau à plume blanche. Portrait d’Antoine Pesne

« Lorsque le roi nous a accueillis à Sans Souci, il était vêtu simplement d’un costume bleu uni, arborant son étoile dorée et un chapeau à plume blanche; il montrait le mélange de bonhomie et de confiance qui fait son charme. Il aime s’entourer de personnalités fort savantes et au verbe délié. Les conversations, tenues en français, sont vives et agréables la plupart du temps, et je n’ai qu’un regret, c’est qu’il n’y ait aucun représentant du beau sexe, et ce par volonté royale; la reine est depuis longtemps retirée à Monbijou. Je suppose que c’est le propre d’un grand roi de pouvoir être à ce point différent de ses sujets. Mais je puis vous assurer, chère amie, que votre esprit n’aurait pas déparé ces assemblées, ni au salon ni à la table.

« Pour vivre parmi nous, dit le souverain, « il faut que la matière ne l’emporte pas sur l’espri », ce qui, vous l’avouerez, est très flatteur pour ses invités. Il écrit aussi qu’à Sans Souci, on peut être « son roi, son véritable maître », car on peut jouir, dans ce champêtre séjour, de sa liberté. Hélas! il n’y a ici qu’un seul maître et il décide de tout, même des conversations. La journée est ordonnée de façon spartiate : levé à quatre heures, le roi fait sa correspondance, traite les affaires de l’État, inspecte ses régiments, écrit, lit et travaille dans un horaire que bien peu de choses peuvent faire varier. Et bien sûr nous organisons nos activités en fonction des siennes.

« C’est dans la salle de musique qu’à six heures précises nous nous réunissons tous pour les concerts quotidiens. Trois ou quatre heures plus tard, nous soupons dans la pièce centrale du palais; les plats sont tous très épicés, même la soupe, car le goût du roi domine aussi dans la nourriture. Il fait assurément de grandes choses pour son royaume, mais vous désirez surtout savoir s’il est bon musicien et c’est là une autre histoire.

Je vous dis ici, en toute confidence, que sa réputation à ce chapitre est un peu surfaite (…) je puis vous assurer que sa faiblesse la plus apparente concerne son manque de rythme
Je vous dis ici, en toute confidence, que sa réputation à ce chapitre est un peu surfaite. Si on l’estime dans toutes les parties de l’Allemagne pour ses connaissances musicales, c’est sans doute seulement parce que cela surprend de voir un souverain jouer de la flûte; mais pour l’avoir entendu à maintes reprises, je puis vous assurer que sa faiblesse la plus apparente concerne son manque de rythme : il a le sens “des” rythmes, car il a la fâcheuse tendance à les confondre dans un même mouvement, ce qui met à rude épreuve les musiciens, par ailleurs remarquables, qui doivent l’accompagner. Bien plus, comment voulez-vous qu’un homme qui n’écoute pas ses convives puisse véritablement converser en musique? Ses compositions cependant sont assez agréables, très italiennes et d’un beau chant; sans doute ont-elles été supervisées de près par son maître Quantz.

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Frédéric II et ses musiciens

« Malgré tout, la passion du roi pour la musique est réelle; les concerts quotidiens ont pour objet de le délasser le soir des travaux et des soucis du matin, de débarrasser son esprit de tout ce qui a pu le préoccuper dans les affaires qu’il a eu à traiter durant la journée. Ces concerts sont organisés de façon fort rigoureuse, les mêmes concertos et sonates reviennent à intervalles fixes, et Quantz ne joue, à mon grand regret, qui si une œuvre comporte deux parties de flûte.

« Les musiciens de la cour sont d’un grand talent. On compte parmi eux les frères Benda, venus de Bohême : Johann Georg, qui vient de mourir en pleine jeunesse, et Franz, depuis peu primarius de l’orchestre; il y a aussi les frères Graun, mon cher Gottlieb et son frère Carl Heinrich, qui consacre son talent à l’opéra et met en musique les livrets que lui soumet Sa Majesté. Christoph Schaffrath et Carl Philipp Emanuel Bach sont Kammercembalisten. La flûte est à l’honneur et je dois reconnaître que ce n’est pas seulement pour flatter le goût du roi que le musiciens écrivent pour elle; tous se sont mis à l’école de Quantz, heureux qu’ils sont de travailler avec un tel musicien, et ils font une musique intime et sensible. Cette manière délicate correspond au goût du jour et à une expression neuve, qui procure de beaux états d’âme et des plaisirs raffinés. […]

« Le premier violon, Franz Benda, a été l’élève de Graun jusqu’à fort récemment. On joue souvent ses compositions; sa mélodie est très chantante, ornementée avec goût, et c’est aussi un excellent violoniste, avec toute la patience qu’il faut pour accompagner les concertos de son royal maître. […]

« Il faut l’avouer, chère amie, Berlin est aussi belle et aussi agréable que ma bonne ville de Dresde. Loin de Sans Souci, c’est ici qu’on peut être « son véritable maître ». Les dimanches et jours de fête, l’allée Unter den Linden et les Tiergarten réunissent nobles et bourgeois dans une atmosphère fort galante; j’aime beaucoup les soupers à picnique que sert l’aubergiste Corsica sous les frondaisons, dans des porcelaines délicates; ses collations de fruits préparés sont particulièrement exquises : imaginez, chère comtesse, pommes et abricots en quartiers, cuits au four avec beurre et cannelle, et baignant dans un sirop de cerise noire et de poire. Il ne manque que votre présence à ces moments agréables.

Les Tiergarten, gravure de Chodowiecki, 1772

« La ville abrite, en dehors de la cour, une vie musicale très active. La sœur du roi, la princesse Anna-Amalia, consacre tout son loisir à l’art des sons et elle affectionne fort le style savant ancien. Elle m’a montré l’autre jour une œuvre curieuse du vieux Bach de Leipzig, une Offrande musicale dédiée au roi et qu’elle conserve précieusement.

« Avec mon ami Graun, je fréquente assidument les Académies du vendredi, organisées par Herr Janitsch, contrebassiste de l’orchestre de la cour. S’y côtoient des musiciens de tous les niveaux, professionnels et amateurs de qualité, dans une atmosphère des plus agréables et des plus détendues. Mes amis m’ont même convaincu, le croiriez-vous chère amie, de tenir une partie de violon dans une sonate en quatuor, ce que je n’avais pas fait depuis des années, et, ma foi, je ne m’en suis pas mal tiré.

« Mais le grand homme du lieu, le grand musicien, c’est assurément Emanuel Bach, et c’est de lui que je vais vous entretenir maintenant, chère comtesse, car je veux que vous en sachiez autant que moi sur lui et sur ses magnifiques compositions. Vous savez que j’entendis ce filleul de Telemann il y a plus de vingt ans et que déjà à l’époque, grâce à une formation rigoureuse, il avait atteint un haut degré de virtuosité au clavier. Il m’a expliqué récemment que, contrairement à ses frères, il n’avait pas étudié le violon, car, comme il était gaucher, son père l’avait dispensé de la pratique de cet instrument et avait mis tous ses efforts dans l’enseignement du clavier et de l’harmonie. Ses compositions sont à la mesure de ses talents d’interprète : quel génie il communique à tous les genres qu’il touche!

« L’estime que son génie devrait lui valoir, et que le roi ne lui accorde nullement, l’obligeant seulement à faire l’accompagnateur, c’est ici à Berlin, où il peut se retirer quand sa charge le permet, que Bach la goûte pleinement. Ses amis berlinois récoltent, plus encore que la cour, les fruits de sa plume féconde. Il a été tenté récemment par un poste d’organiste à Zittau, mais, Dieu merci!, il n’aura pas à s’y exiler, car on lui a préféré un musicien de second ordre. Cependant, sa démarche montre le désir qu’a Bach de changer sa condition.

« Dans sa demeure berlinoise, où il habite avec sa femme et leurs trois enfants, Bach réunit souvent quelques amis pour faire de la musique et converser de divers projets artistiques et littéraires. Les Graun, Quantz, Agricola, Marpurg et plusieurs membres de l’Académie des Sciences et Belles-Lettres, dont le poète Gleim, s’y retrouvent assidument. Semblables réunions peuvent aussi avoir lieu, soit aux Tiergarten, soit, quand le temps le permet, en barque sur la Spree, soit encore chez Gottfried Krause, savant avocat et musicien, auteur de la remarquable Lettre à M. le marquis de B. sur la différence entre la musique italienne et française.

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Sans Souci et le Neues Palais

« Nous avons de longues et captivantes conversations, quelquefois fort animées, sur le rôle de l’art, sur l’établissement d’un style national, sur les mérites respectifs de la musique vocale et de l’instrumentale, sur l’expression de l’âme et la place de la sensibilité. Je prends souvent partie, mais les deux adversaires les plus redoutables sont assurément le sévère Georg Sulzer, avec ses principes esthétiques stricts, et le doux Moses Mendelssohn, toujours tout en nuances. Quand ces rencontre ont lieu chez Bach, les discussions sont interrompues par de longs moments de musique, ce qui apporte une belle variété à nos rencontres.

« Lors de ces concerts domestiques chez Bach, on joue des sonates en trio et en solo, et souvent notre hôte se met au clavecin pour livrer quelques portraits musicaux de ses convives et amis, un peu à la manière des clavecinistes français. Il improvise aussi, sans aucune contrainte, et sa prodigieuse connaissance de l’harmonie est toute au service de l’expression. On ne regrette qu’une chose après avoir assisté à ces moments uniques, c’est de savoir ces inspirations géniales perdues à jamais sauf dans nos défaillantes mémoires. Bach vient tout juste de publier la première partie de son traité Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen; je vous en envoie un exemplaire par le prochain courrier et vous pourrez sans doute apprendre là certains de ses secrets dans l’art de toucher le clavier. »

Lettre du chevalier Johann Michael Ergefunden;,
à la comtesse Kleinfuss, septembre 1754
Extraits choisis et agencés par © François Filiatrault

Samuel Lalande-Markon
info@boreades.com

Ensemble de musique ancienne sur instruments d'époque.

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